Hans BOUMAN - 2012

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Les têtes de Hans Bouman ont instantanément fait surgir devant moi les transparences christiques de suaire de Turin. Un flash lumineux. Je n'ai pas cherché à comprendre. Ces transparences étaient là, évidentes et sacrées. J'aurais dû penser... Ecce homo !... Non, car il y avait une autre dimension qui prenait le pas sur l'évidence et le sacré : l'apocryphe, le début du roman en somme. Le roman de soi. Alors s'est imposé l'idée troublante que j'avais sous les yeux le « suaire de soi ». Une empreinte métaphysique. Ne restait plus qu'à essayer de comprendre. Le plus simple semblait le retour au mot pour dire l'image. Le brusque glissement des étymologies est d'une tectonique cynique. Ainsi, à en croire ces convulsions du sens, la vie ne serait qu'une sueur qu'il s'agirait d'essuyer au mieux. Une sueur qui laisserait une empreinte de nous, âcre. Une eau forte en empreinte sur un linge. Sur un voile. Sur une toile. Ce qui ramènerait l'œuvre à un vulgaire relevé d'empreinte. L'Etre à une identité judiciaire et la scène à une scène de crime dont le sujet unique est la victime consentante. Pas de crime, pas d'empreinte, pas d'œuvre ! Une victime autour de laquelle on aurait tracé le contour d'un linceul à la carie pour retenir cette sueur le temps d'un relevé. Ainsi se tisse « suaire de soi ». Quelle empreinte aimerions-nous laisser ? Il suffit de soulever les pans de voile pour voir se dessiner des bribes de réponse. Un profil de promontoire, une peau au grain d'astre lointain d'un bleu d'encre trouble constellée des traces aurifères d'un bombardement d'astéroïdes et scarifiée du cours élégant d'un fleuve fantôme. La cicatrice d'une trace de vie.

 

BOUMAN04 160Cette tête sage nous parle calmement. Elle nous met en garde contre la proximité trompeuse d'être retranché à des années-lumière, charme commode des astres morts. Il est d'autres têtes entêtées, assaillies des bruits alentours. Elles doivent se prendre à deux mains, se fermer à double tour, pour avoir une chance de se retrouver. Souffrent et résistent. Ne veulent pas finir en scalp à la sous-ventrière de ce monde ballonné. On les dit irritables et méprisantes parce qu'elles n'acceptent pas la gloire de finir en trophées.


Trophées à plumes. A plumes démesurées quand le crâne fait œuvre d'écritoire à un Mohican rebelle qui refuse d'être le Dernier. D'être la fin de l'histoire. Tant qu'il y aura des plumes et de l'encre, il vivra ! Quand le silence se fait, les yeux s'ouvrent dans le masque, mais c'est pour constater que, le vacarme dissipé, la désolation demeure.
Alors, la face se pustule, scelle les orifices comme une ultime protection à la bienveillance fade qui tente une approche. Mais il est des faces plus confiantes capables de projeter ce paysage intérieur que les autres retiennent de peur de le galvauder. Alors on découvre les tortures enfouies. L'œil batracien d'un Caïn déroulé en pas de vis sans fin. Pour quelle faute? Quel crime? il est aussi ce masque premier à la tristesse d'ébène, à l'œil vigilant, l'interpellation fière, posé sur une évocation rupestre comme pour prendre date.


Ici, une tête est engloutie de traînés sanguines qui précèdent une putréfaction boursouflée. Un repos d'abysses. Une autre semble n'avoir trouvé comme recours à la traque qu'elle subit qu'un mimétisme animal qui l'a fait hésiter entre le rapace et le fauve. Le chasseur choisira pour elle. Il est une face qui laisse s'éloigner une silhouette, la suit du coin des yeux. On sent qu'elle n'osera pas la rappeler, pourtant elle en meurt d'envie. D'ailleurs, elle en mourra. Je m'émeus à cette marotte au long cou qui saigne du nez comme une enfant et des yeux pour dire BOUMAN08 160qu'elle ne l'est plus. Deux sangs pour un regret.


Ainsi vont les têtes de Hans Bouman. Elles racontent brin à brin, dissimulent, souffrent, espèrent au gré de notre regard. Pourtant, je les sens anxieuses de l'empreinte qu'elles vont laisser sur notre passage. Comme si elles étaient en charge de cette rémanence. Je voudrais les libérer de cette inquiétude. C'est tout le talent de Hans Bouman que de laisser courir le trait en nous bien après ce tête-à-tête avec son empreinte. On pourrait en concevoir une certaine frustration. C'est que l'on aurait mécompris l'entreprise. Qui est vraiment pressé de nouer le dernier point du « suaire de soi ». Par Daniel Picouly

 

 

 

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